À propos du clivage droite/gauche

Partie 1 – Une vieille histoire

Le débat sur la pertinence du clivage gauche/droite bat son plein. Il n’est pas nouveau. Il est activée par les stratégies de recomposition, sur fond d’élections, de crise de la politique, de désenchantement, de confusion des repères, d’épuisement des institutions, de défiance envers les partis et le système partidaire, de demande de changement dans les pratiques politiques.

Ce clivage qui structure la vie politique de la France depuis la Révolution n’est ni immuable ni exclusif. C’est une vieille histoire. Il a connu des formes et des périmètres variables, en France, comme dans les autres pays qui ont repris la distinction. De plus, la vie sociale et les consciences sont traversées par bien d’autres clivages tout aussi structurants. Le clivage haut/bas (peuple/élites), le clivage ouverture/protection (Europe, mondialisation, souveraineté, identité), les tensions sur la République, la laïcité, sur fond de clivage de classe (assumé ou non).

Suivant les époques, de stabilité ou de crise, et les références culturelles et historiques, tel ou tel clivage prend le dessus sur les autres. Le clivage sur l’Europe traverse les deux camps, la droite (gaullistes/atlantistes-fédéralistes) comme la gauche, et même l’intérieur des partis. On l’a vu sur le Traité de Maastricht et pour le référendum de 2005.

Le clivage idéologique sur le rapport au capitalisme et la transformation de la société (longtemps identifié à une opposition réforme/révolution) traverse très tôt le mouvement socialiste et la gauche. Dans la réalité les différents clivages s’amalgament. Longtemps le PCF a porté la combinaison du rassemblement populaire, la défense de la nation et de la souveraineté populaire, face aux puissances d’argent, sans populisme anti-élite parce qu’ancré sur le clivage de classe.

Traditionnellement, le thème du dépassement du clivage droite/gauche, du “ni de droite ni de gauche”, est porté par la droite, les forces conservatrices. C’est le fond idéologique du populisme qui lui substitue l’opposition peuple/élites autour d’un chef charismatique. Il atteint son paroxysme avec l’extrême-droite et les courants fascisants qui revendiquent un ordre nouveau trans-classiste, substituant au clivage social porté par le mouvement ouvrier et la gauche, le nationalisme, jusqu’à une conception ethnique, par-delà les partis, tous confondus dans les élites corrompues.

Avec l’homogénéisation néo-libérale des politiques, mises en œuvre par les forces politiques dominantes, la droite et la social-démocratie, en France, comme plus largement dans l’ensemble européen, la barrière des références établies depuis des décennies se trouve ébranlée, voire balayée.

La frontière des références est elle-même mobile. Forces de droite et de gauche (social-démocratie et communistes), s’adaptent chacune à sa manière aux réalités, aux transformations de la société, du capitalisme, des rapports de forces sociaux et idéologiques, l’environnement global, les conséquences pour l’action politique. Marine Le Pen en appelle à Jaurès, Sarkozy fait lire la lettre de Guy Mocquet. A gauche la référence au rôle de l’État, (régulateur, ou bien socle du changement révolutionnaire avant son dépérissement), le rapport au marché, évoluent. Les tensions persistent, en se déplaçant, comme dans le débat biaisé sur la priorité à l’égalité (la gauche) ou la liberté (la droite), sur le rapport entre sécurité et liberté, la primauté de l’État ou du marché, les réponses à la révolution informationnelle et numérique, à la centralité de l’environnement.

Le fait – relativement – nouveau est que cette vision du dépassement du clivage a gagné en force à gauche, en France dans les différents courants, social-démocrate, mais aussi dans la gauche dite radicale.

Partie 2 – Le dépassement du clivage dans l’air du temps

Le “ni à droite ni à gauche” d’Emmanuel Macron, ministre du gouvernement de François Hollande, a fait le buzz. NKM se dit “et de droite et de gauche”. Le dépassement du clivage est dans l’air du temps. Dans un dialogue avec Denis Tillinac dans le Figaro (7/11/2016) Daniel Cohn-Bendit bon représentant de la gauche libérale ouverte au centre explique que “le clivage droite-gauche a vécu. Sur le social, ce clivage existe toujours tandis qu’il ne veut plus rien dire sur l’Europe, l’écologie, les droits de l’homme, les communistes ayant en leur temps soutenu Staline”. L’implication politique qui en découle est évidente.

A cet égard  le cas des écologistes, de l’écologie politique, est particulièrement éclairant. Leurs hésitations sur leur appartenance idéologique et leurs références historiques, les différences d’alliances dans les différentes pays sont significatives. En France finalement, comme parti, ils sont tombés à gauche. Ce n’était pas écrit dans leur ADN. La tentation originelle d’un penchant au “centre droit” a été bloquée par les réalités du pays. Leur électorat est incertain, comment en témoignent les reports de voix au deuxième tour.

En Allemagne, les Grünen peuvent diriger ou participer à des coalitions avec la droite de la CDU, (en Hesse, et demain sans doute dans le Bade-Wurtemberg) comme avec Die Linke en Thüringe. Les positions de leurs congrès laissaient la porte ouverte à l’alliance majoritaire avec la CDU. De manière plus classique une grande coalition droite/sociaux-démocrates CDU/SPD fait partie du paysage, comme dans d’autres pays nordiques. La culture politique, et les institutions poussent à de telles constructions majoritaires. (Occasion de signaler que dans plusieurs länder, des coalitions de gauche majoritaires réclamées par Die Linke ont été repoussées par le SPD, préférant (comme en Hesse en 2008) laisser le pouvoir à une droite minoritaire).

Derrière l’appel à l’effacement du clivage entre forces politiques se profilent de fait des stratégies politiques, sur le type de rassemblement et les alliances. Ce n’est pas totalement nouveau. Au plus fort de la guerre froide, Guy Mollet, gouvernant avec les chrétiens démocrates, expliquait l’impossible accord par le fait que “les communistes ne sont pas à gauche mais à l’Est”. Il fallut beaucoup de ténacité aux communistes et l’effondrement de la candidature de Gaston Deferre en 1969 pour avancer vers une alliance majoritaire de toute la gauche, et refixer le curseur entre droite et gauche. La 2° gauche rocardienne, elle, résistait, sur des bases de gauche et “anti-stalinienne”.

Aujourd’hui, ceux qui dans la social-démocratie veulent en finir avec les alliances majoritaires à gauche incluant les communistes, dans la continuité de la 2° gauche, enfoncent le clou sur l’obsolescence du clivage, parlant, comme Manuel Valls des “gauches irréconciliables”. Certains, on l’a vu avec Daniel Cohn-Bendit proposent de lui substituer le clivage sur l’Europe. “Le clivage gauche-droite sera éclipsé par celui sur l’Europe” explique Gérard Grunberg, directeur de recherche à Sciences-po, . “La question européenne ravive les tensions, et de manière si forte et si durable que dans les années à venir il ne sera plus possible de parler de la gauche mais des gauches. (…) Ces tensions ne sont pas nouvelles, mais la dynamique politique dans laquelle sont engagés les partis de gouvernement dans les affaires européennes, PS comme UMP, interdira tout rapprochement entre eux et les partis extrêmes, qu’il s’agisse du Front de Gauche ou du Front national. Cette fois l’écart entre les deux partis sera presque impossible à combler le cours de la social-démocratie européenne divergera de manière croissante de la vision souverainiste du PC. (Le Monde 1/10/2012) Au-delà de la facilité de la caricature de la position du PCF sur l’Europe, le propos est éclairant sur sa finalité stratégique.

Au tournant des années 1990, Anthony Giddens le théoricien de la Troisième voie blairiste posait la question: “Est-ce qu’être de gauche garde une quelconque signification maintenant que le communisme s’est totalement effondré à l’ouest et que le socialisme, de manière plus générale, s’est dissous? (…) La mondialisation et la désintégration du communisme ont profondément transformé les contours de la gauche et de la  droite (…) la distinction gauche-droite continue donc d’exister mais la question posée à la social-démocratie est de savoir si cette division recouvre toujours autant le champ politique que c’était le cas avant (…), ajoutant qu'”avec la fin du socialisme comme théorie économique une des lignes de division majeure entre gauche et droite a disparu )- au moins dans un futur prévisible”. La réalité est que la social-démocratie n’a pas tiré de bénéfices de l’effondrement du communisme soviétique, que Blair et Schröder et Schröder ont été désavoués. En Grande-Bretagne c’est Jeremy Corbyn qui dirige le Labour, et la crise financière a bouleversé la donne en mettant en évidence les ravages du capitalisme, financier mondialisé, et les impasses où conduisent les politiques néolibérales.

Partie 3 – Au-delà du clivage, et après ?

Les effets de la crise de 2008 sur les consciences, qui prennent la forme d’émergence de mouvements qui ne se reconnaissent pas dans les partis et les organisations traditionnels ni les institutions existants, et qui contestent les politiques néolibérales, le débat prend une autre tournure. “La frontière droite-gauche traditionnelle ne doit pas être rétablie. Il faut en créer une autre, de manière populiste” explique Chantal Mouffe inspiratrice de Podemos, et de ceux qui en France y trouvent un modèle. (Le Monde 21/04/2016). Encore faut-il préciser qu’elle justifie ce dépassement dans le fait que “la base sociale pour créer un mouvement s’est élargie, (et que) l’époque est donc riche d’opportunité pour la gauche”.

Cette recherche de formes nouvelles pour l’action politique s’appuie sur l’effondrement de repères, l’échec de la social-démocratie, et du communisme du XX° s. à changer l’ordre des choses, et aussi l’échec du libéralisme. Elle s’appuie  sur la relativisation du clivage  politique traditionnel débordé par des exigences plus fondamentales qui font éclater le cadre institutionnel.

Que beaucoup de françaises et de français ne s’y reconnaissent pas aujourd’hui est une réalité. L’expérience montre qu’il ne suffit pas de s’affirmer de gauche pour mener une politique qui s’attaque aux inégalités, qui promeuve le progrès social et un nouvel âge de la démocratie. L’appel majoritaire à l’union nationale, au delà-du clivage, pour résoudre les problèmes accompagne le désarroi devant l’absence de changement et de perspective transformatrice. Ceci étant, le clivage, même relativisé, reste structurant, sur un socle de valeurs de progrès et d’émancipation, de justice sociale et d’égalité, et déterminant in fine dans les choix électoraux, les alliances jusqu’aux reports de voix. C’est pourquoi, dans l’espace ouvert par la demande puissante de changement, l’appel à son dépassement est indissociable de visées stratégiques à décrypter.

Dans les conditions concrètes présentes le discours et la stratégie de dépassement du clivage droite/gauche déterminent deux enjeux pratiques. L’enjeu de recomposition entérinant la posture des « deux gauches irréconciliables » avec son corollaire la décrédibilisation d’une majorité politique ouvrant une perspective de transformation profonde. L’enjeu de la marginalisation durable du communisme politique, du parti communiste, alimentée en interne par la tentation du repli sectaire. Ceux qui à gauche s’engouffrent dans la brèche de la recomposition visent, de leur propre aveu, à occuper la place laissée vacante par une social démocratie désavouée ou convertie à un parti démocrate de centre-gauche comme en Italie.

Le piège est redoutable. On l’a dit ce clivage ne couvre pas l’ensemble des tensions et des contradictions qui traversent les choix idéologiques et politiques. Pourtant, dans l’âpreté de l’affrontement face à l’hégémonie néo-libérale la théorisation du dépassement du clivage politique est le cheval de Troie du consensus pour une mise en œuvre plus aisée, décomplexée, des politiques et des réformes néolibérales. Il y a donc aujourd’hui un enjeu de classe à revendiquer le clivage politique, comme mise en garde et parade face aux grandes manœuvres de recomposition, et indissociablement mener le débat sur le fait qu’en France, mettre en échec l’extrême droite et la droite n’est pas contradictoire avec l’ambition de rassembler pour un changement réel.

Daniel Cirera – Mai 2016
danielcirera360@gmail.com